Les Prémices
1 Rétine

          … Jambles aurait été un vrai puits de vin.  Dans les bas les ceps étaient chargés de raisins couverts d'une fleur qui les faisait paraître bleus. Il n'y a ni vers ni pourriture, ce qui arrive rarement dans nos pays: aussi la joie était peinte sur tous les visages.

(Nicéphore Niépce — Claude Niépce, St. Loup de Varenne, le 27 Septembre 1818)
Un engin à deux roues déboucha sur la route. Pris de peur, quelques passants se jetèrent sur le côté et se figèrent, ahuris, fixant le nuage de poussière qui s'élevait à l’arrière. L’homme à califourchon était à la fois le cheval et le cavalier. Poussant sur ses pieds, il mettait les roues en mouvement; l’engin cahotait au passage des nids de poules. Les basques de sa redingote Directoire, battaient comme deux ailes tronquées. Ses cheveux duveteux et grisonnants qui auraient dû être coupés déjà avant l’Assomption, flottaient au vent. Les joues du personnage avaient cette couleur de mûres mal mûries dont l’air vivifiant de la région gratifiait même les quinquagénaires. Chaussé de bottes couvertes de chaux, jouant du jarret avec une vivacité surprenante pour son âge vénérable, il galopait, de l’avis des passants, aussi bien qu’une bonne jument. En outre, l’assiette du cavalier était impeccable. La tête fièrement relevée révélait, mieux que ne l’eût fait une perruque poudrée (nombre de ces perruques avaient roulé dans la poussière en même temps que les têtes qui les portaient), l’aristocratisme du cavalier. Le nez noblement aquilin, le visage émacié et le mince sourire hautain hérité, semble-t-il, de ses ancêtres, ne s’accordaient ni au poids d’un fardeau évoquant le mythe grec antique (le panier attaché à l’arrière était rempli de pierres qui s’entrechoquaient à grand bruit), ni à l’extravagant moyen de transport qu’il utilisait. La scène paraissait comique, mais l’homme ne voyait rien autour de lui tant il était plongé dans ses pensées.
Il passa devant un berger qui se découvrit pour lui poser une question mais qui, se trouvant ignoré, émit un ricanement sceptique et, grattant son nez charnu, déjà bien rouge à l’approche du soir, demeura pensif en regardant l’autre s'éloigner. Un chien noir déboula sur la route. L’engin s’arrêta. La cloche de l'église sonna quatre heures. Le berger cracha trois fois. Le chien aboya. Le berger se signa. Le cavalier ne bougeait pas. Excédé, le berger sortit une bouteille, la vida d’un coup et s'écroula sur sol chauffé par le soleil.
L’excentrique, à ce moment, avait repris son chemin. Il était justement le propriétaire des alentours. Et l’on ne pouvait s'étonner qu’il eût ébranlé l’imagination du berger; l’homme était un drôle de corps (on dirait aujourd’hui un geek). Tout avait commencé le jour où son frère et lui avaient fait naviguer leur barque à contre-courant sur la Saône ! Comment était-ce possible? Un tour de sorcellerie, sans aucun doute ! Certains se rappelaient encore leurs honorables parents, que Dieu veille sur leurs âmes, et l'époque où cette famille était la plus riche de la région. Allez savoir combien d’acres de terres possédait l’ancien conseiller du roi. Les enfants cependant s'étaient engagés sur un chemin glissant. D’après la rumeur, le propriétaire du Gras et son frère avaient dilapidé tout l’héritage paternel pour fabriquer cette satanée barque. Ayant conclu qu’il s'était écarté de la voie chrétienne, ses voisins l’avaient surnommé ‘le Sorcier' et les habitants du coin préféraient éviter l’austère et sombre bâtisse à un étage dont la haute enceinte de pierre longeait la route royale de Lyon. Certains avaient même vu, de leurs propres yeux, des crapauds à l’intérieur de la demeure.
À cette époque, les nobles cœurs des habitants de Chalon-sur-Saône battaient pour Napoléon. L’Empereur, évadé de l'île d’Elbe, y fut reçu avec plus d’honneurs encore qu’un an plus tôt, quand il partait en exil (100 jours plus tard, certains payèrent cette hospitalité de leur vie). Le propriétaire du Gras, quant à lui, comme pour se moquer des idéaux communs, se déclarait ouvertement royaliste. Voici son poème en l’honneur de l’accession au trône de Louis XVIII : 
Ô France tu vois luire 
L'aurore du bonheur
Qu'un noble feu t'inspire,
Laisse parler ton cœur…
Qu'interprète fidèle 
Ta voix chante mille fois
Vive le beau modèle 
Des plus excellents rois.
Joseph Nicéphore Niépce
L’action de notre livre commence trois ans après la défaite de Waterloo. Les gardiens de l'île de Sainte-Hélène veillaient sur Napoléon, le pays était gouverné par le frère cadet du roi exécuté, le maréchal Ney avait reçu ses onze balles (le douzième soldat n’ayant pas tiré) et la vague de répression s’atténuait peu à peu. La France retournait à une vie paisible. L'époque de la Restauration fut alors soumise à une autre dictature qui avait pour nom: le Progrès. " Le XIXe siècle a découvert un espace d’imagination dont l'âge précédent n’avait sans doute pas soupçonné la puissance " (Michel Foucault). Le pays devint obsédé par l’invention. Des machines déjà poussaient des navires, bientôt un chariot roulerait sans chevaux, dont la vitesse vertigineuse pour les gens de l'époque dicterait un Autre regard. L'œil réclamait de nouveaux horizons. Nikolaï Gogol, mon écrivain préféré de ce siècle-là, " put soudainement voir au loin aux quatre coins du monde ". Il est dommage qu’il soit mort bien avant de pouvoir monter sur la Tour Eiffel, mais il eut le temps de se faire prendre en photo. 
Appuyons-nous sur les lettres de Nicéphore Niépce pour tenter de retracer son chemin vers la découverte de la photographie. Etant moi-même photographe, j’ai conçu l’ambition, peut-être exagérée de parvenir à comprendre la pensée de l’inventeur de la photographie. La correspondance de Niépce a failli un jour être publiée en Union Soviétique. " Failli " seulement, car en 1959, tous les exemplaires du livre qui venait d'être imprimé furent saisis au prétexte de lutter contre les valeurs bourgeoises occidentales dont son éditeur, le membre-correspondant de l’Académie des sciences de Russie T.P. Kravets, était accusé d'être un adorateur. Les originaux de cette correspondance se trouvent dans les archives de l’Académie des Sciences de Saint Pétersbourg. Par une ironie du sort, il est tout à fait possible qu’aujourd’hui un chercheur qui manifesterait de l’intérêt pour de tels documents se voie attribuer le statut d'" agent étranger ". Quand je suis arrivée à Paris en cette triste année 2022, j’ai commencé à étudier les lettres de l’inventeur publiées sur le site du musée Niépce à Chalon-sur-Saône; là, je suis tombée sur la mention: " documents russes " et j’ai appris ainsi que la plupart d’entre elles se trouvaient… en Russie. Heureusement, je n’ai pas eu longtemps à me mordre les doigts car grâce à l’historien de la photographie Mikhaïl Sidlin, j’ai pu rapidement disposer du livre de T.P. Kravets au format PDF sur mon ordinateur.
Comment ces lettres ont-elles pu atterrir en Russie ? 
L’académicien de l’Académie des Sciences de l’Empire russe Joseph Hamel suivait de près les progrès techniques réalisés dans le monde entier (peut-être est-ce d’ailleurs en cela que son travail consistait, je ne sais pas). En 1839, après la conférence du physicien François Arago sur l’invention du daguerréotype, c’est-à-dire de la photographie, Hamel partit en mission à Paris. C’est là qu’il fit la connaissance d’Isidore Niépce, étudia le procédé mis au point par le père de celui-ci, prit quelques… -non pas photos car le mot n’existait pas encore- et les envoya en Russie. C’est à ce moment, ayant vite compris qui avait la primauté de l’invention de la photographie, qu’il acheta à Niépce-le-jeune une partie des archives de son défunt père, laquelle est conservée actuellement à Saint-Pétersbourg.
Les informations sur la vie de l’inventeur de la photographie et sa correspondance sont toutes réunies au musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône. En interprétant les lettres de mon héros, j’ai entrepris de recréer sa vie et son caractère au plus près de la vérité historique, ainsi que tous les personnages du livre, y compris les chiens de Niépce qui ont leurs prototypes réels. Exception est faite pour les habitants locaux, y compris Annette, et quelques personnages épisodiques. 
Je pensais à ce livre depuis longtemps. En tant qu’enseignante de photographie, je parlais de cette invention aux étudiants et, plus j’en parlais et me documentais, plus j'étais passionnée par cette histoire mais à l'époque je n’imaginais pas à quel point elle était intéressante. J’ai commencé à écrire dans mon village, en me promenant sur la rive de la Volga, et j’ai cogité sur ce sujet. J’ai continué à Paris, ensuite au bord de l’océan et enfin à Dijon où le destin m’a amenée grâce au programme Pause, à l’Atelier des Artistes en Exil et à l'école des Beaux-Arts de Dijon. Cette ville est voisine des lieux où mon héros est né et a vécu — les étoiles, il faut croire, s'étaient alignées. En regardant depuis mon balcon ces étoiles, le beau ciel bourguignon à différentes heures de la journée, j’imaginais Nicéphore Niépce contemplant les mêmes astres ou les mêmes nuages bouclés, mais aussi les sombres nuées, les arcs-en-ciel, les couchers et les levers du soleil, et j'étais ébahie à l’idée que la photographie ait commencé ici, sous ce ciel.

Ayant appuyé son dandy horse contre le tronc d’un platane, Nicéphore s’assit sur un banc à l’ombre, ôta son chapeau et regarda en l’air. Son chien Ténor s’allongea à côté de lui. Une légère brise s'était levée, le soleil dansait à travers le feuillage frémissant. Il baissa les paupières et des taches lumineuses se mirent à sautiller dans ses yeux. " Les rayons de lumière, quand ils sont réfractés, produisent une image sur n’importe quelle surface, que ce soit l’eau ou la rétine de l'œil… ", se dit-il en se souvenant du Livre. 
Dans sa lointaine jeunesse, alors qu’il s'était rendu un jour à la bibliothèque de l’oratoire chercher les ouvrages dont il avait besoin pour ses cours, il parcourut toute l'étagère par ordre alphabétique et tout au bout, là où la lumière de la fenêtre pénétrait à peine, son attention fut attirée par un petit livre terne, coincé entre deux épais volumes. Ses mains se tendirent toutes seules vers lui. Rempli de vagues pressentiments, il tourna la première page et, furtivement, de peur que le moine surveillant ne s’en aperçût, il entama sa lecture. On ne sait par quel miracle la bibliothèque du collège des Oratoriens abritait — au milieu des volumes de l'Écriture Sainte accompagnée d’une multitude de commentaires imprimés en petits caractères, de la chronologie de tous les conciles œcuméniques que les élèves étaient tenus d’apprendre par cœur, de l’herméneutique des textes patristiques, des psaumes et des hymnes — La Giphantie de Charles-François Tiphaigne de La Roche, éditée en 1760. Qui y avait caché ce livre d’alchimiste et pourquoi? Il avait dû terminer son terrestre voyage dans les flammes d’un bûcher ! Ces mystères stimulaient l’imagination. Par la suite, Niépce revint régulièrement consulter son Livre jusqu’au moment où celui disparut, aussi mystérieusement qu’il était apparu. Ce qui l’avait impressionné surtout, c'était un épisode où le narrateur, débarqué sur une île mystérieuse, … pénétrait dans un palais et s’y entendait expliquer comment les génies élémentaires parvenaient à saisir en un clin d'œil une image au moyen d’un produit de leur invention. 
Tu sçais que les rayons de lumière, réfléchis des différents corps, font tableau, & et peignent ces corps sur toutes les surfaces polies, sur la rétine de l'œil, par exemple, sur l'eau, sur les glaces. Les Esprits élémentaires ont cherché à fixer ces images passagères; ils ont composé une matière très-subtile, très-visqueuse & très-prompte à se dessécher & à se durcir, au moyen de laquelle un tableau est fait en un clin d'œil. Ils enduisent de cette matière une pièce de toile, & la présentent aux objets qu'ils veulent peindre. Le premier effet de la toile, est celui du miroir; on y voit tous les corps voisins & éloignés, dont la lumière peut apporter m'image. Mais, ce qu'une glace ne sçauroit faire, la toile, au moyen de son enduit visqueux, retient les simulacres. Le miroir vous rend fidélement les objets, mais n'en garde aucun; nos toiles ne les rendent pas moins fidélement, & les gardent tous. Cette impression des images est l'affaire du premier instant où la toile les reçoit: on l'ôte sur le champ, on la place dans un endroit obscur; une heure après, l'enduit est desséché, & vous avez un tableau d'autant plus précieux, qu'aucun art ne peut en imiter la vérité, & que le temps ne peut en aucune manière l'endommager. Nous prenons dans leur source la plus pure, dans le corps de la lumière, les couleurs que les peintres tirent de différents matériaux, que le laps des temps ne manque jamais d'altérer. La précision du dessin, la vérité de l'expression, les touches plus ou moins fortes, la gradation des nuances, les règles de la perspective; nous abandonnons tout cela à la nature, qui, avec cette marche sûre qui jamais ne se démentit, trace sur nos toiles des images qui en imposent aux yeux, & font douter à la raison si ce qu'on appelle réalités ne sont pas d'autres espèces de fantômes qui en imposent aux yeux, à l'ouie, au toucher, à tous les sens à la fois. 
" Rétine ", c’est ainsi que Nicéphore Niépce appela ses premières expériences. Après avoir imprégné une feuille de papier de " lune cornée " (AgCl), il la fixait à l’arrière de la chambre noire, en face d’un trou muni d’une lentille, l’orientait vers la vue choisie et l’abandonnait pendant quelques heures. Ô merveille, la couche de chlorure argent conservait cette image dont la qualité dépendait du solstice, de la luminosité du soleil, de la qualité de la lentille, de la température, de l’humidité, du fluide électrique, de l’apport calorique et des signes du zodiaque (" peut être sauterons-nous de joie sous le signe de capricorne " (Nicéphore à Claude le 14 Novembre 1819)). 
Ces modestes feuillets qui s’enroulaient en tubes gardaient imprimé le reflet de la Nature. Son rêve de jeunesse s'était réalisé: il avait appris à dessiner avec les rayons du soleil… mais le résultat était vice versa. La camera obscura ne se contentait pas d’inverser l’image dans les deux sens, horizontal et vertical: le noir y devenait blanc et le blanc noir. Était-ce ainsi que la camera obscura voyait notre monde défiguré par le péché? Et le fluide lumineux, en son état décomposé ou non, pouvait-il se combiner à une substance de manière à en éliminer les propriétés et à la rendre insoluble dans l’eau? Y avait-il dans les émanations du fluide lumineux un agent capable d’imprimer durablement les motifs transmis par les procédés optiques ?  
 Il y pensait depuis l'époque où, Dieu lui pardonne, il avait servi dans les troupes révolutionnaires. Peu avant la Grande Insurrection, la vocation ecclésiastique du jeune aristocrate se lézarda — il échoua aux examens. L’abbé, par bonté d'âme, garda Niépce comme professeur au collège mais lorsqu’il fut informé que le frère Joseph corrompait les étudiants en leur montrant des spectacles d’ombres, le jeune homme n’eut d’autre choix que d’aller risquer sa vie pour la Révolution. Le jour où il quitta la maison familiale, on était le 19 prairial de l’an 2 de la Grande et Indivisible République française. Par la volonté de la Providence, lui et son frère aîné Claude se retrouvèrent en Sardaigne juste au moment où l'étoile de Napoléon commençait à monter. En cette époque de changements, Joseph décida de se donner un nouveau prénom — en l’honneur du patriarche de Constantinople, Nicéphore, qui avait prôné l’adoration des icônes. Depuis son enfance, Niépce aimait les icônes et voyait dans ce nom — " qui porte la victoire " — une référence non pas aux conquêtes militaires, mais au triomphe des images. 
C’est à la guerre, quand on côtoie la mort, qu’on appréhende la vérité. C’est alors que les anges levèrent le voile du Grand Mystère pour son frère aîné. Claude Niépce était né pour donner aux gens ce que les grands esprits de Léonard et de Galilée n’avaient pu concevoir: la possibilité du mouvement perpétuel. Bien sûr, à condition qu’un aumônier ne chantât pas une prière sur son corps dans les jours qui suivraient. Nicéphore jura de soutenir son frère en tout ! 
Après la campagne de Sardaigne, une épidémie se déclara à Nice où il était cantonné. C’est alors que le ciel lui envoya Agnès. Nicéphore qui louait une chambre dans leur maison, tomba malade, et ce ne fut que grâce à cet ange intrépide et diligent qu’il survécut. Ils se marièrent, et Isidore naquit. Bientôt, Claude rejoignit la jeune famille. Agnès commença à s’inquiéter de ce que les deux frères passaient beaucoup de temps ensemble. C’est à ce moment qu’une première fissure apparut dans sa relation avec son beau-frère, mais c’est aussi à cette époque que les Niépce, de retour en Sardaigne, découvrirent les mines d’argent. Ils furent étonnés de la capacité du chlorate d’argent à noircir à la lumière. Et si on en plaçait dans une chambre noire? Devant les nouvelles perspectives qui s’ouvraient devant eux, tous deux avaient le souffle coupé. 
Néanmoins, Nicéphore décida que deux inventeurs dans une famille, c'était trop en ces temps difficiles. Il revint à Saint-Loup-de-Varennes et prit un poste important à la municipalité. Les époux s’occupèrent de la gestion de leur domaine. Ils agrandissaient leur vignoble (ah, quel vin ils avaient dans leur cher Jambles !), bâtissaient, élevaient du bétail, cultivaient de la betterave pour produire du sucre, semaient de l’avoine, du maïs, du blé. Mais, même en ces années où le blé coûtait jusqu'à 43 francs la mesure de Touraine, ils peinaient à payer leurs impôts. La présence, même limitée, de troupes alliées en France coûtait cher aux propriétaires terriens. Cependant, le mal était insignifiant comparé aux représailles de la foule lorsqu’elle mettait en pièces ceux qui étaient soupçonnés d’avoir aidé l’usurpateur ! Longtemps, les vieux parlèrent à leurs petits-enfants qui les écoutaient bouche bée au point d’oublier d’avaler leur salive, des histoires de potences érigées près de l'église, — tenez, sous ce vieux chêne (érable, platane), quand votre papa n'était pas plus haut que trois pommes…  
Peut-être, au plus grand bonheur de sa famille et au grand chagrin de ses descendants, Nicéphore Niépce serait-il resté un bon époux, un bon fonctionnaire, un bon contribuable ainsi qu’un bon mécène pour son frère, si un jour, grâce au même Claude, un mot magique n’avait touché ses oreilles: " pyréolophore ", terme forgé à partir des mots grecs: pyr — " feu ", aeolo — " vent ", et phore — " je porte ". Si " pyréolophore " sonnait si joliment, c'était aussi grâce à l’harmonie des tuyaux, des vilebrequins, des cylindres et de tout l’ensemble jusqu’en ses moindres détails qui, mis en interaction, créaient une force de mouvement. Les frères commencèrent à travailler tous deux sur ce qui devait devenir l’un des premiers moteurs à combustion interne, et la passion de Nicéphore pour l’invention partit comme une balle de fusil, tout en suscitant chez lui un certain sentiment de culpabilité envers Claude. Oui, leur barque navigua à contre-courant de la Saône, mais en termes commerciaux, le projet fut un échec: les frères y engloutirent presque toute la fortune familiale. 
Quelques années plus tard, Claude vexé par le refus du gouvernement de renouveler son brevet de pyréolophore, décida de poursuivre son travail en Angleterre. Il recevait régulièrement les 6 000 francs que Nicéphore lui envoyait. Obtenir des prêts, négocier avec des banquiers, devoir sans cesse se débrouiller pour reporter la dette qui, rien qu’en lettres de crédit, atteignit bientôt 30 000 francs ; tous ces problèmes furent pris en charge par le consciencieux frère cadet.   
Ah, quelle merveille que la lithographie ! Inventée récemment, elle avait conquis les salons parisiens et régnait jusqu’en province. Nicéphore, aspirant au beau, était enthousiasmé par la grâce des traits, la finesse du dessin, mais n'était pas moins fasciné par l'élégance du procédé lui-même qui permettait de reproduire l’image en quantité d’exemplaires. Il installa son atelier de lithographie au plus près des étoiles, dans son grenier. Maintenant qu’il avait démissionné, retranché du monde cruel et vulgaire, il se plongeait dans le travail, planait dans les cieux, éprouvait un plaisir paradisiaque… Mais, comme toujours dans sa vie, il suffit de s'éprendre d’une chose pour qu’elle vous soit aussitôt enlevée. Leur fils Isidore fut enrôlé dans l’armée. Nicéphore ne savait pas dessiner lui-même et il n’avait obtenu un certain succès qu’en reproduisant les dessins de son fils. C’est à ce moment-là qu’il se souvint d’avoir rêvé, dans sa jeunesse, que la lumière ne disparût pas avec le coucher du soleil. Il ne serait plus besoin alors de dessinateur, la Nature peindrait tout !  
" Mon laboratoire de captage de la lumière ", c’est ainsi qu’il appelait cette pièce guère entretenue et faiblement éclairée où il passait de plus en plus de temps, délaissant vignes et semailles. C'était lorsque le soleil s’insinuait entre les fentes des volets fermés et perçait de ses minces rayons l’obscurité où s'élevait la poussière qu’il savait qu’il était midi. Cette lumière pleine de mystères pouvait, à n’en pas douter, pénétrer de la même façon les ténèbres de l'âme humaine. Ces sentiments lui étaient familiers depuis l'époque où il participait à la messe au collège des Oratoriens. En extase, prosterné sur le sol de son atelier, en larmes, il implorait le Seigneur de lui accorder illumination et pardon. Cependant, la plupart des journées qu’il passait au laboratoire, il les consacrait à de la basse besogne. Vêtu d’une blouse et d’un tablier de paysan, coiffé d’un bonnet de nuit tronqué, Nicéphore procédait à des expériences sur les différentes proportions de lune cornée, sur la pierre et le cuivre, l’huile de Dippel, — la résine de gaïac (Guaiacum) donnait un beau vert mais ne résistait pas longtemps —, il notait avec minutie toutes ces opérations sans oublier le plus important: cacher tout cela. Cacher ! Les leçons de conspiration données par son frère aîné avaient été bien apprises. Tout peut être volé, répétait-il à sa famille autant qu'à lui-même, devenant en ces moments-là grincheux et bilieux. 
Ayant appris qu’il y avait sur la route de Lyon du calcaire pour des travaux de chantier, M. Niépce enfourcha son cheval de bois pour voir de quoi il retournait. Il récolta plusieurs blocs de pierre de bonne qualité dans l’espoir qu’ils conviendraient à la lithographie. Nicéphore regarda ses mains noircies. La lune cornée tache la peau et y perdure en dépit des lavages. La dernière fois qu’il avait ôté par distraction ses gants dans le bureau de son créancier c'étaient ces mains sales que monsieur Coste, la croupe bien carrée dans son fauteuil, avait examiné à travers ses lorgnons, paupières plissées et mine soupçonneuse, avant de tambouriner de ses gros doigts ornés de bagues sur le bureau jonché de dossiers, de baisser la tête ajoutant ainsi un quatrième menton aux trois habituels et de tremper sa plume dans l’encrier — en forme de buste: celui de l’infortuné Louis XVI — pour signer un nouvel accord et remettre à plus tard le remboursement d’une créance de 6 000 francs. Il ne faudrait pas oublier de bien se laver les mains avant se rendre à nouveau chez lui !
Les fenêtres de la maison étaient grandes ouvertes. Le rideau se gonfla, laissant apparaître un salon tapissé d’un tissu imprimé de roses rouges et argent, des lithographies accrochées au mur, un portrait du propriétaire de la maison dans un cadre doré, un poêle en faïence jaune clair, une petite table près de la fenêtre recouverte d’une nappe brodée et la brodeuse elle-même. En cet instant, Madame Niépce achevait un dessus de lit pour la foire de bienfaisance des Sœurs de la Charité de Besançon. Leur mère supérieure, Jeanne-Antide Thouret, qui avait fondé la congrégation, avait quitté la France et la pieuse Agnès s’efforçait, pour la gloire de Dieu, d’aider les religieuses bien que sa vue eût beaucoup baissé. Elle tenait son tambour à distance, en plissant les yeux. Comme sans doute toute femme vieillissante seule devant son miroir, Agnès observait ses changements, épilant tantôt sa lèvre supérieure, tantôt son grain de beauté, mais enfin, elle n’avait guère à se plaindre ; elle avait toujours belle apparence, sa beauté avec l'âge avait même acquis des formes encore plus nobles, mais sa vue… Madame Niépce ne pouvait plus broder à présent qu’en pleine clarté du jour. Elle releva soudain son aiguille car elle venait d’apercevoir son mari par la fenêtre. Il galopait sur son céléripède et ce spectacle l’attendrissait toujours. Au printemps, Nicéphore avait essayé de lui apprendre à conduire l’excentrique véhicule, allant même jusqu'à fabriquer un siège spécial pouvant être abaissé en fonction de la taille du cavalier. Agnès esquissa un sourire espiègle au souvenir de la manière dont ils avaient chu dans les buissons: ça ressemblait tant aux frasques de leur jeunesse. Mais dès que madame Niépce vit les pierres que son époux transportait, la jalousie lui piqua le cœur. Mademoiselle Lithographie était devenue une sérieuse rivale ! Le matin même, elle avait supplié Nicéphore de suspendre ses expériences au moins jusqu'à la fin des moissons. Elle avait tenté de le convaincre qu’il n’y avait plus une minute à perdre, qu’il convenait de mettre de l’ordre dans les affaires, de payer les dettes. " Il est dangereux, mon ami, d'être si indifférent à la partie qui se joue entre ton bonheur et ton malheur ", avait-elle dit en conclusion du monologue qu’elle avait préparé. Tout était de la faute de Claude. C'était lui qui avait farci d’illusions la tête de son mari. Celui-là passait sa vie à courir après des chimères et il égarait les autres. Agnès continuait à ne guère apprécier son beau-frère. Elle se sentait mal à l’aise en compagnie de cet homme vantard et vaniteux. L’argent que son mari lui envoyait ne lui suffisait pas: voilà qu’on venait d’apprendre que pour construire une nouvelle machine, Claude s’apprêtait à retirer les derniers 4 000 francs mis de côté à la banque pour rembourser leur emprunt. Et son mari qui lui obéissait en tout ! Son frère aîné exerçait sur lui un pouvoir incompréhensible, voire surnaturel. En son for intérieur, elle sentait qu’elle n'était pas de taille à lutter contre ce sortilège. Ces derniers temps, il lui arrivait même d’envisager une chose tout à fait impossible: et si Claude ne croyait pas en Dieu ?
Ton œil, comme Satan, a mesuré l'abîme, 
Et ton âme, y plongeant loin du jour et de Dieu… 
(Lamartine, " L’homme ")
Le chaton noir donna un coup de patte à la main qu’elle venait d’abaisser. Agnès sursauta, mais avant que le dernier nœud ne fût fait, une goutte transparente s'étendait sur la batiste. 
À la manière dont elle tournait sa tête surmontée d’une coiffe blanche, penchée sur son ouvrage, Nicéphore devina que sa femme n'était pas de bonne humeur et se dirigea vers le portillon réservé aux domestiques. Le soleil éclairait le puits dont l’eau incroyablement pure lui servait pour ses expériences, ainsi que le buisson de jasmin sur lequel il avait braqué la chambre noire au début de l'été et il sourit en songeant que les images obtenues tenaient toujours ! En montant l’escalier, il murmura, comme d’habitude, les mots inscrits à l’entrée du grenier: audaces fortuna juvat. Dans l’atelier rempli de flacons de différentes tailles contenant acides, vernis et poudres, disposés sur les étagères dans un ordre énigmatique, connu seulement du propriétaire et envahi de notes, de dessins, de recettes, régnait une odeur de chimie et de renfermé. Il gardait les fenêtres closes parce que le fluide lumineux dont la science savait si peu de choses, risquait de pénétrer les solutions et de les gâter. Sur la table se trouvait un épais registre à la reliure de cuir usé et crasseuse, jadis beige et désormais d’une couleur indéterminée, acheté au rabais à Paris en même temps que le dictionnaire de l’Académie française pour sept louis et dont la moitié des pages étaient à présent couvertes de son écriture. Comme les frères étaient convenus de ne pas donner de détails sur leur travail dans leur correspondance, de peur que celle-ci fût surveillée, il racontait tout dans ce cahier, conversant mentalement avec Claude. Peut-être un jour son frère deviendrait-il une célébrité mondiale et trouverait-il le temps de lire ces notes et de lui donner quelques conseils ? Il tourna les pages: " Les contours des objets et leurs ombres sont rendus avec une grande clarté sur le folio n° 14, la marge de l’image est de 5 pouces, chlorure d’argent. Les lumières et les ombres sont toujours inversées. "
L’inventeur avait appris à reproduire non seulement les tirages lithographiques, mais aussi le monde réel.  " Cependant, écrivait-il à son frère dans une lettre précédente, mon invention est plus brillante qu’utile. " Des substances qui, sous l’influence de la lumière, retenaient l’impression reçue, il en avait trouvé. Il était clair qu’on pouvait travailler avec, aux alentours de midi, lorsque l'agent principal (ainsi appelaient-ils le soleil dans leur correspondance) avait toute sa force; au moyen de l’acide nitrique il avait même obtenu que la vue reproduite sur le papier ou sur la pierre rendus impressionnable à la lumière ne disparaisse pas.
Niépce sortit de l’armoire un objet enveloppé de velours noir et le posa sur la table. Sous le tissu se trouvait une boîte de bois noirci, incrustée de pierres. Le monocle coincé devant son œil, Nicéphore inséra une petite clef dans la serrure, et le couvercle du coffret s’ouvrit. Il en sortit plusieurs morceaux de papier presque enroulés sur eux-mêmes et trouva parmi eux son meilleur résultat. Entrouvrant la fenêtre, il aplanit la feuille et entreprit d’examiner les vagues contours sombres apparaissant sur le fond blanc et qui ne ressemblaient pas à une gravure. A dire vrai, ils ne ressemblaient à rien du tout: on ne voyait là ni lignes ni hachures, juste une estompe. Lui seul pouvait reconnaître dans ces images quelque chose du village: les lignes de la clôture et celles du puits se confondaient, noires en réalité, mais figurant ici en blanc tandis que le magnifique buisson de jasmin ne faisait qu’une tache sombre. Depuis deux mois et demi, les défauts qui affectaient les essais précédents n'étaient pas réapparus, mais les lumières et les ombres étaient toujours inversées. La Nature s’obstinait à peindre les fleurs en noir. Cette dessinatrice avait un goût très original et des mains malhabiles, c'était la première fois qu’elle usait d’un crayon. Nicéphore soupira avec amertume. Personne n’achèterait ça. Avec quelle réticence, décidément, la Nature levait ses voiles, et avec quelle vénération on devait scruter ses mystères… Le frémissement sacré qui l’avait saisi fut interrompu par le bruit des souliers de la cuisinière qui montait l’escalier. On l’attendait pour le dîner. Il renveloppa son trésor dans le tissu de velours puis referma la porte de l’armoire à clé.
" Que faisiez-vous au temps chaud ?/  Dit-elle à cette emprunteuse. — Nuit et jour à tout venant / Je chantais, ne vous déplaise. / — Vous chantiez? j'en suis fort aise. / Eh bien ! dansez maintenant. " La fable de La Fontaine lui fut servie par son épouse en guise de hors-d'œuvre. Par distraction, il moutarda un morceau de fromage, posa une tranche de veau dessus, la saupoudra de sel et tendit la main vers la confiture. Sa femme écarta le pot.
" Pourrais-je savoir où vous êtes allé, aujourd’hui, mon cher… M. Cigale? "
Agnès essayait de parler avec douceur, comme il sied à une épouse docile et aimante, mais son couteau tapotait la tête de la bergère peinte sur l’assiette et la porcelaine tintait plaintivement.
" Bah, je suis allé faire un tour. 
— Ah oui? dit Agnès après avoir soigneusement mâché une feuille de salade. Peut-être es-tu allé à Jambles? Le fils Nollet m’a dit qu’il ne pouvait se lasser d’admirer nos vignes. Les raisins sont gros, propres, ni vers ni pourriture et de loin la vallée paraît bleue. Une vendange inouïe ! La semaine prochaine, il sera temps de verser le vin dans la grande cuve. Peut-on y envoyer Jean? "
Les mots restèrent suspendus dans le silence. Ôtant son couteau de la tête de la bergère, Agnès but une gorgée d’infusion de tilleul.
" Mais qu’il répare les volets d’abord, rappela-t-elle.
— Oui, oui, parfait, mon amie, malgré la sécheresse.
— Tu m’entends ? 
— Quoi? "
L'époux venait de se ressaisir.
" Combien de fois devrai-je répéter que ma chambre est trop sombre ! "
Madame Niépce se redressa et rajusta nerveusement sa robe légère à jolies fleurs bleues, d’où elle balaya d’inexistantes miettes.
" Vraiment? "
Il la regardait, sidéré, comme si elle avait annoncé l’arrivée imminente de la famille royale.
" Je crois que tu n’as même pas remarqué que les volets de la fenêtre de gauche ne s’ouvrent pas du tout, dit Agnès.
— Tu n’aimes pas la chambre noire? demanda son époux en secouant la tête, comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.
— Nicéphore Niépce, j’ai besoin de lumière ! 
— Mais oui bien sûr… murmura-t-il, avec des yeux si étranges qu’Agnès faillit s'étrangler. Camera lucida, alléluia ! " s’exclama-t-il d’un air dément, en brandissant fourchette et couteau.
Il se tamponna les lèvres avec sa serviette puis se leva d’un bond, embrassa sa femme encore effrayée et se dirigea d’un pas vif vers la porte. Là, il heurta la cuisinière Nina qui, au même moment, entrait une soupière dans les mains, soupière dont le contenu se trouva dans l’instant diminué. 
 Les propos de sa femme venaient de lui rappeler une nouvelle invention anglaise sur laquelle il avait lu un article peu de temps auparavant: un appareil constitué d’un objectif équipé d’un diaphragme et fixé sur un support; réglé dans la bonne position, il projetait l’image des objets sur le papier avec une grande netteté et, surtout, ne réclamait pas qu’il fît noir. En opposition à la camera obscura (chambre sombre), l’appareil portait le nom de camera lucida (chambre claire). Ils fonctionnaient sur le même principe, et c'était là justement le fond de la question… 
Encore ébahi, il s'était mis à chantonner dans son laboratoire en dansotant. 
Une solution semblait être apparue et si elle fonctionnait, on pourrait bientôt entonner La mère Godichon (c'était ainsi que Claude et lui, en leur langage secret, surnommaient le succès). Agnès, sans doute informée par les anges, avait parlé de chambre sombre. Cela voulait dire que la camera obscura devait être remplacée par une camera lucida ! Ce n'était pas la Chimie qui allait corriger la mauvaise transmission des lumières et des ombres, mais sa Majesté la Physique. 
Il eut envie de lumière et ouvrit la fenêtre. Le soleil au couchant colorait le ciel comme si l’on avait allumé en haut une puissante lanterne rouge dont des modèles simplifiés seraient utilisés plus tard par les photographes. " Fiat lux et facta est lux ", déclara Niépce. 
Tout excité, il était impatient de partager son intuition. Les mains noires tremblantes, il alluma une bougie. La flamme, dont le fluide calorique se répandit dans l’atelier, vacilla et son frère apparut dans l'éther lumineux. Claude était assis de l’autre côté de la table, dans le fauteuil, les mains croisées derrière la tête et se balançait légèrement. La dernière fois où ils s'étaient parlé ici, Claude, pareillement installé, rêvait de la fin de l'âge de la traction hippomobile. Leur pyréolophore ferait se mouvoir les chariots ou, mieux encore, plusieurs chariots attachés les uns aux autres ! Claude savait penser large ! Il avait changé depuis lors, il avait des poches sous les yeux, ses joues hâves étaient mal rasées, sa vieille blouse aux manches retroussées était tachée de divers produits, ses cheveux en bataille débordaient d’un bonnet de nuit transformé en bonnet de travail, lequel avait glissé sur sa nuque comme celui de Beethoven. Des gouttes de sueur luisaient sur son front. Nicéphore fut frappé par les yeux inquiets et brûlants de son frère où dansait la lueur de la bougie. Des ombres s’agitaient derrière lui. Ses mains tremblaient. Ses lèvres remuaient. Nicéphore prêta l’oreille. Claude parlait indistinctement comme à l’habitude. Nicéphore se saisit d’une plume : 
Mon cher ami […] j'ai lu la description d'un instrument inventé depuis quelques années en Angleterre et qui sous ce rapport, pourrait bien remplir mon objet: c'est la Chambre lucide de Wollaston, perfectionnée par M. Bate. Cet instrument fort ingénieux est d'une grande simplicité et si peu volumineux qu'on peut le mettre en poche. On peut par ce procédé dessiner en plein jour […] quand cette machine n'aurait d'autre avantage sur celles de cette espèce, que de représenter les objets avec une grande clarté, ce serait déjà beaucoup pour moi; mais si par ce procédé l'image se trouvait plus fortement éclairée que le fond, alors la transposition si importante des ombres et des jours aurait nécessairement lieu; et c'est la plus grande difficulté que j'aie encore à surmonter. Je suis porté à croire que c'est ainsi, d'après la dénomination même de l'instrument qui semble être l'inverse de la chambre obscure.
(Extrait d’une lettre de Nicéphore Niépce à Claude, datée du 27.09.1818)
Eh oui, Niépce était confronté à un phénomène encore jamais observé: l’image avait un rendu incorrect des jours et des ombres. Pour la première fois, il avait vu ce qui nous deviendrait familier sous le nom de " négatif ". Et ses images étaient résistantes (probablement avait-il inventé un fixatif). Dans une lettre datée du 27 septembre 1818, Nicéphore écrivait à Claude: " Je suis déjà parvenu à obtenir quant à la matière colorante, un degré de fixité tel qu'un objet peint depuis près de 3 mois, ne s'est pas altéré sensiblement. Mais il me faudrait pouvoir transposer les teintes ".

L’image négative apparaissait à l’inventeur comme un obstacle insurmontable, aussi s’orienta-t-il vers un procédé recourant à l’asphalte. Vingt ans plus tard, ledit obstacle ne devait pas troubler autrement le scientifique anglais Henry Fox Talbot, peut-être parce qu’il était déjà au courant des expériences (négatives) de Niépce. En utilisant du nitrate d’argent, Talbot réalisait un négatif sur papier imbibé de cire et donc transparent puis, à partir de celui-ci, obtenait un positif par simple contact, ce qui permettait d’en produire de nombreuses copies. Lors de ses premiers travaux, Niépce était tombé juste sans le savoir.  Sa " rétine " était le procédé le plus proche de ce qu’on nomme aujourd’hui photographie argentique — à cause du sel d’argent rendant le papier photosensible. Mais ni Niépce, ni encore moins Daguerre qui savait à peine écrire, n'étaient des scientifiques n’ayant reçu de formation spéciale. Aujourd’hui, nous les qualifierions d''inventeurs-bricoleurs', mais s’ils avaient été versés dans les sciences, peut-être ne se seraient-ils pas lancés dans une entreprise aussi difficile.
 En 1818, comme il cherchait le moyen d’obtenir une image normale positive, Nicéphore Niépce se laissa piéger par un jeu de langage. " Niépce, écrit l’académicien Toritchan Kravets, commet un raccourci d’une naïveté philologique sans pareille: il espère que la camera lucida, selon le sens exact du terme, opérera à l’inverse de la camera obscura et montrera en blanc ce que celle-ci donne en noir, et inversement ! ". De fait, la camera lucida ne devait pas modifier les lois de la Nature. Dans une lettre de novembre de la même année, Nicéphore écrivait déjà à Claude: " Le dernier procédé […] n’ayant pas à beaucoup près rempli mon attente ". 
Quant aux pierres ramassées sur la route de Lyon, elles se révélèrent également inutilisables pour la lithographie. 
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